On connaissait l'économie de marché. Voici l'économie du bien, celle qui prétend avec Jean-Louis Borloo «donner un avantage compétitif aux produits vertueux». Première application, le bonus-malus fiscal décerné par le gouvernement pour l'achat de véhicules automobiles neufs en fonction de leur rejet de CO2.
Une telle mesure n'inciterait guère à la critique si elle n'annonçait d'autres manipulations fiscales inspirées par le même esprit du bien. Car, pour Jean-Louis Borloo, ce n'est qu'un début : « Nous allons essayer de mettre en place un système équivalent pour quelque vingt familles de produits. »
Ainsi, on réfléchit à l'idée de taxes frappant les produits sucrés ou chargés en graisses pour pénaliser les mauvais comportements qui pèsent sur les comptes de notre assurance-maladie. On entend promouvoir au niveau européen « une taxation écologique des importations », un avatar écologique de feu la TVA sociale qui entendait faire contribuer les produits importés au financement de notre protection sociale (c'est-à-dire en fait les consommateurs français des produits importés !). Elle permettrait de faire coup double: taxer et les importations et les pays qui ne respectent pas le protocolede Kyoto (et toujours faire payer le consommateur français!). On annonce encore que l'on réservera les allégements de charges sociales aux  "bonnes" entreprises. qui ouvriront une négociation sur les salaires.

Certes, user de la fiscalité pour pénaliser ou récompenser certaines catégories ou modifier certains comportements n'a rien de bien nouveau. Mais lorsque la planche à billets ne fonctionne plus, lorsqu'il est interdit de s'endetter davantage et difficile de prélever plus, il est tentant d'en faire une méthode de gouvernement, de suivre l'opinion en détaxant le « bien » et surtaxant le « mal ». Le déplacement donne l'image du mouvement.
La tentation est d'autant plus forte que la manipulation se nourrit d'un pseudo-discours économique. Il est temps, explique-t-on, « d'introduire le véritable prix écologique d'un bien de consommation ». Bigre, la prétention n'est pas mince. En fait, ce « juste prix » ne peut qu'être arbitraire.
Sur un marché, le signal des prix -par exemple le renchérissement du prix de l'essence-influe bien entendu sur les comportements pour pénaliser les voitures puissantes et de fait, avantager les voitures moins gourmandes.
En revanche, aucune rationalité économique ne peut justifier les tarifs ou les modalités de l'écopastille. (Tout autre est le mécanisme des quotas de CO2 qui laisse le marché fixer le prix d'une contrainte publique.)
Pourquoi imposer un malus à l'achat d'un gros véhicule nécessaire au transport d'une famille?
Ne faudrait-il pas, comme on le propose -une prime de 5 g de CO2 par enfant ? Et pourquoi pas les personnes à charge ? Pourquoi calculer le malus de façon forfaitaire, indépendamment des kilomètres parcourus ? Taxera-t-on les véhicules utilitaires? Si non, est-il juste que le coiffeur bénéficie de la détaxation du plombier? Pourquoi une famille avec une C 6 devrait-t-elle payer un malus de 1600 euros, alors qu'avec deux C2 elle bénéficierait d'un bonus de 700 euros pour une pollution identique? Difficile de faire des choix rationnels!

Dans une économie de marché, les prix expriment la préférence des consommateurs. La manipulation fiscale des prix perturbe le message des prix. Et si les prix sont dictés par les préférences des politiques, les acteurs économiques sont invités à déplacer leur énergie vers le « marché politique » qui fonctionne sous la pression des groupes d'intérêts et des médias. Le « politiquement visible » l'emporte sur les rouages  « invisibles » du marché.
Au risque de détraquer ces rouages et de provoquer d'immenses effets pervers. C'est ainsi que de puissants lobbys industriels abrités derrière les agriculteurs ont imposé au nom de la planète des subventions massives aux biocarburants dont on s'aperçoit aujourd'hui -dans les conditions actuelles de production- qu'ils ne sont ni économiquement viables ni écologiquement bénéfiques et qu'ils ont au surplus contribué à renchérir dangereusement les prix agricoles. On devrait de même jauger les éoliennes à leur rentabilité économique et écologique réelle.
Prenons garde de ne pas répéter les erreurs commises au fil du temps sur le marché du travail où l'interventionnisme dans la formation des contrats et des prix (revalorisations politiques du salaire minimum et exonération de charges) a fini par dérégler et l'embauche et la formation des salaires.
La manipulation fiscale des prix reste une manipulation dangereuse, dont il serait prudent de modérer l'usage intensif qui s'annonce. Le principe de précaution et de sérieuses études d'impact s'imposent.

Alain Madelin
Ancien ministre
Article paru dans Le Figaro du 14 décembre 2007