11 mai 2009
Jean-François Revel et l'Europe
L’intervention ci-dessous est de Jean-François Revel ; elle date de 1997. L’auteur participait à un colloque ayant pour thème l’Europe, organisé par la CLES (Convention libérale économique et sociale) créée par Raymond Barre dont le président, à l’époque, était Charles Millon.
J’ai procédé à certains endroits à une remise en forme du texte enregistré, à l’origine sous forme de langage parlé, d’où les expressions entre parenthèses. Je n’ai pas transcris certaines redondances ou anecdotes pour ne pas l’alourdir.
Que l’ami Revel, qui nous regarde du paradis des philosophes, veuille bien me pardonner. SW
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La communauté européenne est née de deux faits majeurs. Le premier besoin que l’Union européenne cherche à satisfaire, c’est l’élimination des guerres intérieures en Europe. L’inspiration fondamentale, c’est en finir avec ces conflits internes à l’Europe qui ont marqué aussi bien le 19ème que le 20ème siècle. Le second : construire un contrepoids à la super puissance américaine qui est la seule grande puissance mondiale après l’effondrement de l’URSS. Eventuellement : construire un contrepoids à de futures grandes puissances : la Chine, l’Inde, éventuellement le Brésil.
Concernant le premier point, (rappelons que) nous sommes, nous autres Européens, responsables de deux guerres mondiales. De la première sont sortis les pires fléaux de l’Histoire du 20ème siècle, c’est à dire la totalité des totalitarismes soit, par ordre chronologique, le bolchevisme stalinien, le fascisme, le nazisme, le salazarisme, le franquisme et, chez nous, le pétainisme, qui sont dus au fait que les situations issues de la première guerre mondiale ont été mal réglées. D’où l’éclatement de la seconde guerre mondiale qui a permis d’imposer l’idée européenne, qui existait déjà, mais dont le concept s’est imposé d’une manière plus précise et plus urgente.
Aujourd’hui, les Etats-Unis sont la seule grande puissance qui puisse intervenir économiquement, militairement, culturellement sur n’importe quel endroit du globe. Alors il faut choisir : ou nous restons simplement un groupe de nations séparées les unes des autres mais, prises séparément, chacune de nos nations ne peut être qu’une puissance régionale. (Ou nous mettons en place) une autre instance de décision proprement européenne. Là, nous aurions, à la fois, la dimension, l’autorité, la force économique, éventuellement militaire s’il le faut, qui nous permettraient de parler d’égal à égal avec les Etats-Unis et les éventuelles autres grandes puissances.
Le problème de la monnaie unique est relativement secondaire et on a peut être eu tort de tant le mettre en avant dans le traité de Maastricht. Le véritable problème est celui de l’union politique, ce qu’on appelle la PESC, la politique de sécurité commune, laquelle est une plaisanterie puisqu’il est évident qu’une décision géopolitique, pour s’imposer de façon indiscutable, doit être prise par une structure de décision unique. Or, l’on me dit que certains points peuvent se décider à la majorité qualifiée. Mais comme, pour ce faire, il faut d’abord que l’on décide la procédure à l ‘unanimité, ceux qui sont contre refuseront le vote à la majorité qualifiée. Autrement dit, chacun des membres a un droit de veto sur la politique étrangère européenne. Tant qu’il en sera ainsi, on doit renoncer à être une super puissance mondiale. On peut y renoncer, mais il faut savoir ce qu’on veut. C’est l’une ou l’autre chose. Aussi ne gémissons pas sans arrêt du fait qu’il y ait une seule super puissance aujourd’hui dans le monde.
Ca, c’est le premier point : la question de la clarté du choix. Je ne dis pas qu’il n’y a qu’un seul bon choix. On peut très bien vivre heureux en étant une puissance régionale, il y a des centaines d’exemples dans l’Histoire qui le montrent. Mais si on veut véritablement faire de l’Europe un acteur mondial, je pense que l’idée d’un pouvoir fédéral est absolument impérative.
Deuxième point : je souhaite aussi une certaine internationalisation presque culturelle de mon pays, en raison du fait qu’il est en train de se provincialiser d’une façon qui m’étonne. La grande thèse des adversaires de l’Europe fédérale c’est que la France est un cas particulier parce que l’idée de nation y est venue de l’idée de l’Etat. Encore faut-il que l’Etat existe encore aujourd’hui. Or moi, je ne trouve pas que l’Etat de droit fonctionne tellement bien. Si, cher président (1), vous ou moi, nous mettons le feu à un camion ou bien à un monument historique comme le parlement de Rennes, nous serons sans doute arrêtés, nous passerons en justice et nous serons condamnés. Mais si nous sommes agriculteurs ou marins pêcheurs, non ! Pas question, il n’y a aucune poursuite. Or, si on continue à penser que la nation française repose sur l’Etat, encore faut-il que l’Etat fonctionne.
Cet Etat, qui n’a plus l’universalité qui faisait le ciment de la nation française, n’est plus tellement un argument et je dirai que, dans certains cas, j’attends davantage de justice de la Cour de justice européenne que des tribunaux français qui me semblent prendre souvent des décisions contradictoires les unes par rapport aux autres.
Il y a une autre question: je pense que les Français ont besoin d’une certaine immersion dans la vie internationale. Je constate le vide croissant de la télévision qui est la principale source d’information de nos concitoyens. Dans nos journaux télévisés, il n’est question que de choses telles que la météo, le sport, les faits divers et les sujets de proximité, la plupart du temps d’une consternante niaiserie. Depuis huit jours, je n’ai pas entendu parler d’un certain nombre d’évènements importants comme les élections chez nos voisins britanniques ou les élections capitales en Inde. Nous sommes complètement renfermés sur nous-mêmes et nous avons néanmoins une sorte d’obsession qui consiste à vouloir nous projeter internationalement, alors que nous ne nous informons pas de ce qui se passe dans le monde.
Un point précis, par exemple, une de nos idées fixes, c’est la Francophonie. Je suis pour et très heureux qu’il y ait beaucoup de gens dans le monde qui parlent français. Seulement quelles sont les raisons d’apprendre une langue étrangère ? Il y en a deux : ou cette langue est indispensable sur le plan pratique, et le français l’est dans certaines régions du monde, ou on (est attiré par) cette langue parce qu’elle a des qualités de précision, de logique, d’esthétique exceptionnelles qui en font un instrument de culture pour ceux qui se donnent le mal de l’apprendre. Or, le pays où l’on parle le plus mal le français, c’est en France même. On entend tous les jours, dans les chaînes de télévision : « C’est de cela dont le ministre a parlé ». On voit disparaître toutes les prépositions au profit de la seule préposition « sur ». On dira que « quelqu’un a brillé sur le tour de France » et non « dans ». Et lorsqu’on déplore cette dégradation en parlant avec des linguistes ou des lexicographes, ils nous disent : « Non, c’est très bien, il faut qu’une langue évolue. » Alors si l’effondrement d’un édifice, c’est l’évolution de l’architecture, moi je veux bien. Mais pourquoi voulez-vous que les étrangers se donnent la peine d’apprendre le français, si nous-mêmes, ne nous donnons pas la peine de le parler correctement chez nous ?
Ce sont des exemples qui montrent à quel point nos aspirations à affirmer l’identité française sont contradictoires, elles ne sont pas appliquées dans la pratique. De même que nos aspirations à être une puissance internationale ne s’appuient pas sur les présupposés, les conditions nécessaires, comme être informés des réalités internationales.
Quand on entend parler des réalités internationales par la plupart de nos commentateurs qu’ils soient hommes politiques ou journalistes, c’est très souvent sous forme de persiflage : « l’expérience des étrangers n’est pas bonne, la France est la seule à émerger au-dessus de l’imbécillité universelle. Tout ce qui se fait ailleurs contre le chômage ou contre l’exclusion », même quand on voit que l’expérience réussit, « c’est pas bien. Nous seuls avons la bonne méthode. » Le résultat n’est pas toujours brillant mais il paraît que tout ce qui se fait ailleurs soit totalement déficient.
En conclusion, les deux raisons pour lesquelles je souhaite un pouvoir fédéral européen sont :
Le signal donné que nous voulons choisir une vocation véritablement mondiale (pour l’Europe) avec un pouvoir de décision politique,
Le bien que ferait aux Français un contexte beaucoup plus large que celui de l’Etat nation.
Jean-François Revel
(1) Jean-François Revel s’adresse à Pierre Mazeaud, son interlocuteur du moment dans l’organisation du colloque. Mazeaud était alors président de la commission des lois de l’Assemblée nationale
07 janvier 2009
Quelle transition? par Vaclav Klaus
Poursuivant la retranscription des travaux de la XXV° Université d’Eté de la Nouvelle Economie sur le thème general: “25 ans après : rétrospective et prospective de la liberté”, la Nouvelle Lettre vous propose cette semaine la synthèse de la conférence introductive de Vaclav Klaus, ancien Premier ministre et ancien Président du parlement Tchèque, l’auteur du « miracle Tchèque ».
Quelle transition? Cette même question se posait 12 ans en arrière. Elle couvrait en fait trois interrogations : Où aller ? Comment y aller ? Comment y rester ? Où aller ? Notre intention n’a jamais été de réformer le communisme, ni d’inventer quelque nouvelle utopie, du genre de la « troisième voie ». En Janvier 1999 à Davos, j’avais lancé la formule : « la troisième voie est la voie la plus rapide vers le tiers-monde » (the third way is the fastest way to the third world). Elle a eu son succès. Ce que nous voulions en réalité, c’était nous donner une bonne vieille économie de marché capitaliste, fondée sur la propriété privée et l’Etat minimum. Nous voulions avoir de vrais prix, que nous n’avons plus depuis quarante ou cinquante ans : de vrais prix, et non de « justes prix » (free prices, not fair prices). Nous voulons avoir un vrai commerce, en finir avec l’autarcie : un vrai commerce, pas un commerce « équitable » (free trade, not fair trade). Et comme dans toute démocratie, nous voulions la liberté d’expression, la vraie (free speech not fair speech). Bref, nous aspirions au marché libre et à la démocratie parlementaire : rien de bien original ni de révolutionnaire.
Y sommes-nous parvenus ? Je ne suis pas très optimiste. Si nous avons définitivement démoli le communisme, nous n’avons pas pour autant créé une société de liberté. Nous n’avons pas démoli le socialisme, et nous continuons à croire dans les vertus de l’intervention et de la régulation du gouvernement. C’est la victoire de la social-démocratie, et de toutes les variétés de troisièmes voies, qu’elles s’appellent communautarisme, environnementalisme, droit de l’hommisme, politiquement correct, européanisme, corporatisme ou ONGisme. Autant de formes de collectivisme. Et la recette à la mode est : réglementez, alignez les niveaux de vie de tous les pays sur ceux des plus riches et des plus développés : suivez les ONG, abandonnez votre souveraineté entre les mains d’instances et organisations internationales...
Comment y aller ? Changer le gouvernement et éliminer le communisme n’a pas été le plus difficile. Certains jouent les héros ayant courageusement lutté contre le communisme, mais en fait le communisme avait implosé et tombait en ruine. La relève pour construire une démocratie parlementaire a été facilement assurée, bien que les relations entre la société civile, les réseaux communautaires, et les hommes politiques nouveaux n’aient pas été toujours simples, beaucoup de gens voulant se passer des partis politiques et s’écarter des schémas habituels de la démocratie en court-circuitant le Parlement. La vraie difficulté n’a pas été politique, mais économique. Comment changer le système et gérer la transition au marché ? Beaucoup de théoriciens de la transition ont été partisans du gradualisme : il fallait procéder par étapes et mettre en place les institutions et les structures d’une économie de marché avant de procéder à une totale privatisation. Le prix Nobel Joseph Stiglitz, qui a été président de la Banque Mondiale et du Conseil of Economic Advisors de Bill Clinton, a soutenu qu’il fallait une évolution graduelle et lente de la réglementation et des institutions avant de libéraliser le marché. En fait, suivre cette méthode conduit les pays à différer leur passage au marché de 10 ou 15 ans. La libéralisation du marché peut-être immédiate, et le processus de privatisation doit être accéléré. On ne peut pas instaurer une économie de marché quant l’Etat détient 100% de la propriété de la totalité des entreprises – comme c’était le cas en Tchécoslovaquie.
Il a donc fallu privatiser de façon massive, à grande échelle. Si la libération des prix et des échanges a été facile en dépit du choc social pour une population qui ignorait depuis un siècle ce qu’étaient les prix et les revenus monétaires, la privatisation a été plus délicate à gérer, mais elle a connu un plein succès, n’en déplaise à Stiglitz. Comment y rester ?
Comment ne pas perdre le bénéfice de la libération et des privatisations une fois qu’elles sont réalisées ? La transformation du système économique produit une forte secousse. Les gens ont du mal à sortir d’un monde fait d’activités irrationnelles, propres à une société sans prix et sans commerce ; ils n’étaient pas habitués à de vrais emplois, à la productivité, à la relation entre efforts et récompenses. Mais ils ont fini par admettre l’importance des coûts de l’ancien système. Cependant, le changement des mentalités peut être compromis par des fautes de dirigisme économique commises par des gens irresponsables. Cela a été le cas en République Tchèque, au milieu de la décennie 90, au moment où est survenue la crise financière et monétaire en Asie et en Amérique Latine. La Banque Nationale Tchèque s’est lancée dans une politique monétaire restrictive. Cela a conduit à un exil des capitaux et à une récession économique qui ont affaibli de nombreuses entreprises et banques. Les Tchèques n’étaient pas préparés pour cette mésaventure. Ils ont pensé avoir été trompés et trahis par les politiciens qui les avaient persuadés des bienfaits du capitalisme, des marchés libres, de la déréglementation et de la privatisation. Il n’a pas manqué d’experts étrangers de toutes sortes pour dramatiser et incriminer la rapidité des réformes et suggérer leur propre interprétation, en persuadant les gens qu’il ne fallait pas aller plus vite que ce que permettait l’évolution institutionnelle. Ils ignorent sans doute ce que tout le monde sait à Aix : l’émergence et le développement des institutions sont endogènes.
Voilà, me semble-t-il, la véritable question qui se pose aujourd’hui, comme il y a douze ans : les êtres humains n’étant pas des robots, étant livrés à des impressions et soumis à des pressions parfois trompeuses, comment poursuivre dans la voie de la liberté ?
V.Klaus
Compte rendu paru dans la Nouvelle Lettre numéro 722 du 28 9 02
À lire sur le site: www.libres.org
