28 juillet 2007
SNCF: La vérité sur les cheminots
Valeurs Actuelles n° 3687 paru le 27 Juillet 2007
http://www.valeursactuelles.com/magazine/france/index.php?num=3687&position=3&nb=4
Ils refusent le service minimum - SNCF : la vérité sur les cheminots
Par Yves Kerhuon et Alex Rebatel
Le gouvernement a promis d’imposer le principe d’un service minimum. Mais il y a bien d’autres chantiers à ouvrir pour que la SNCF devienne une entreprise comme les autres !
La bataille du rail a commencé. Le 17 juillet, les sénateurs examinaient le projet de loi sur le dialogue social et la continuité du service public dans les transports terrestres. Autrement dit, le service minimum garanti en cas de grève dans les transports publics. Un texte que les Français attendaient avec impatience : cette mesure fait l’objet de débats animés depuis plusieurs années.
C’est en juin 1998, trois ans après la grande grève des chemins de fer qui paralysa le pays, que le sénateur Philippe Arnaud déposa une première proposition de loi sur le service minimum. Jacques Chirac en fit une promesse électorale en 2002 mais, à peine formé le premier gouvernement Raffarin, Dominique Bussereau, déjà secrétaire d’État aux Transports, se hâta de rassurer les syndicats de cheminots en affirmant à une délégation de la CFDT qu’il n’était « pas question de toucher au statut de la SNCF » et que « l’État [n’imposerait] pas le service minimum ».
Le gouvernement se disposant à enterrer la mesure, il revint aux parlementaires de l’exhumer. En juillet 2002, le député UMP des Hauts-de-Seine Jacques Kossowski déposa une proposition de loi, signée par la majorité des députés. Un an plus tard, une autre, présentée celle-ci par Christian Blanc, ancien patron d’Air France et de la RATP, reçut un accueil aussi favorable ; et en décembre 2003, Robert Lecou, député-maire de Lodève, publia un rapport sur le service minimum dans les transports en Europe, qui concluait à la nécessité d’inscrire cette réforme dans la loi.
La position de ces élus paraissait d’autant plus forte qu’ils disposaient du soutien de l’opinion publique. À l’appel de deux associations, Liberté, j’écris ton nom ! et Contribuables associés, en pointe sur le dossier du service minimum, près de 90 000 personnes manifestèrent au printemps 2003 contre les grèves déclenchées par les syndicats pour faire échec à la réforme des retraites. À la même époque, les sondages montraient que 81 % des Français (et 77 % des salariés du secteur public) étaient favorables à l’instauration du service minimum garanti.
Pourtant, en décembre 2003, cinq jours après la publication du rapport Lecou, le ministre de l’Équipement et des Transports, Gilles de Robien, obtint le retrait de l’ordre du jour des propositions de loi Kossowski et Blanc. Parallèlement, il chargeait un groupe d’experts d’établir, dans les six mois, un nouveau rapport… Selon le vœu de l’Élysée et du gouvernement, on privilégierait d’ici-là le dialogue avec les syndicats, autour du concept d’“alarme sociale”. Ce jour-là, les syndicalistes présents dans les tribunes de l’Hémicycle, quittèrent le Palais-Bourbon tout sourire.
Christian Blanc ne se trompait pas en déplorant « la crainte des majorités successives face à des syndicats catégoriels, à des corporatismes ayant la capacité de paralyser la vie du pays ». Un mois et demi plus tard, le 21 janvier 2004, les syndicats de cheminots déclenchaient une nouvelle journée de grève…
S’il y a un pilote dans le train de la SNCF, ce n’est certes pas parmi les hommes politiques qu’il faut le chercher, ni même du côté de la direction de l’entreprise publique. En juin 2003, entendu par une commission parlementaire travaillant sur le thème “entreprises publiques et État actionnaire, pour une gouvernance plus responsable”, Louis Gallois, alors président de la SNCF, avouait : « À la SNCF, le nombre de décisions pour lesquelles je dois référer est nettement supérieur à celles que j’assume. »
Les vrais patrons sont plutôt à chercher du côté des syndicats : près de 30 % des salariés de la SNCF sont syndiqués, contre 8 % en moyenne pour l’ensemble des salariés français. Presque un record ! Dans SNCF, la Machine infernale, Nicolas Beau, Laurence Dequay et Marc Fressoz évoquent même une « meute » de syndicats « composée de sept organisations nationales – CGT, CFDT, Unsa, Sud Rail, CFTC, FO, CGC – auquel s’ajoute la Fgaac, syndicat des conducteurs. En dehors des tempêtes imprévisibles, le baromètre social oscille entre “temps instable” et “vents violents” ».
Plus que son président, l’homme le plus puissant de l’entreprise publique pourrait bien être Didier Le Reste, le patron de la CGT cheminote, renforcée en novembre 2003 par une scission de la CFDT, mais régulièrement menacée d’être débordée sur sa gauche par Sud Rail. Concernant le service minimum, Le Reste avertissait en janvier 2004 : « On ne vous laissera pas toucher au droit de grève, pas plus qu’on ne permettra de casser le service public SNCF » Pour la CGT, le vote d’une loi sur le service garanti est inacceptable : il est plus facile de dénoncer un accord que d’enfreindre une loi…
Ce service public-là “sert” d’abord ses agents. Les syndicats de la SNCF s’appuient sur un personnel pléthorique : 165 000 agents, en légère diminution depuis 2004, les départs à la retraite n’ayant été qu’à moitié remplacés. Mais pendant des années, en particulier sous le ministère du communiste Jean-Claude Gayssot, la société nationale a embauché à tour de bras. Dans son livre la Dictature des syndicats, paru en 2003, Bernard Zimmern, président de l’Ifrap (Institut français de recherche sur les administrations publiques), comparait les effectifs des sociétés de chemin de fer dans les pays européens. On comptait, aux Pays-Bas, 13 125 voyageurs pour un agent des chemins de fer ; en Allemagne, 8 900 voyageurs par agent ; en Grande-Bretagne, 7 200. La France arrivait bonne dernière, avec seulement 4 837 voyageurs par agent. Ces sureffectifs ne dissuadent pas la SNCF de faire appel à de nombreuses sociétés privées pour nettoyer les trains, assurer la restauration à bord des rames, ou encore réaliser les travaux d’entretien des voies. Comme l’observent dans leur livre Nicolas Beau, Laurence Dequay et Marc Fressoz, les rapports entre le personnel de l’entreprise publique et les « milliers de salariés des entreprises du privé sous-traitantes de la SNCF » ne sont pas toujours amènes : « Pendant que deux équipes de cheminots se relaient pour nous surveiller, nous effectuons chaque nuit le vrai boulot : changer les traverses cassées, retirer le ballast à la pelle…, témoigne un ouvrier d’une entreprise privée de travaux. Quant à notre paie, elle n’a rien à voir avec celle des seigneurs du rail. » La réponse desdits seigneurs est superbe : « Nous, on se bat pour tirer tout le monde vers le haut, et pour qu’un jour nos acquis s’appliquent au privé », affirme un agent.
Et quels acquis ! Sans parler de la sécurité de l’emploi, les cheminots perçoivent un salaire moyen plus élevé de 23 % que les barèmes en usage dans le secteur privé, que viennent encore grossir une indemnité de résidence de 8,5 % en moyenne et quantité de primes : gratification de vacances, gratification annuelle d’exploitation, prime dite “de travail”, prime de fin d’année, prime de parcours, prime supplémentaire pour conduite de TGV, allocations de déplacement, prime spéciale de congé, sans oublier la fameuse prime de charbon, qui date des temps héroïques des locomotives à vapeur…
Les agents voyagent à l’œil sur les chemins de fer, en première ou seconde classe selon leur rang, tandis que les familles et les retraités ont droit à un certain nombre de billets gratuits. Ils bénéficient également des prestations assurées par un comité d’entreprise richement doté par le contribuable français et d’un régime spécial d’assurance maladie qui leur permet « de se faire soigner gratuitement sur leur temps de travail dans les 23 centres médicaux régionaux, les 200 cabinets de la SNCF et les 15 900 établissements de soins agréés SNCF », précise Bernard Zimmern. Surtout, ils jouissent d’un des meilleurs régimes spéciaux de retraite que le service public réserve à ses agents.
Il n’est pas étonnant que le personnel de la SNCF veille jalousement sur ces privilèges. La grève apparaît comme le moyen le plus commode de préserver et même d’étendre ces “avantages acquis”. Ainsi le grand débrayage de 1995 a-t-il débouché sur de nouveaux cadeaux de l’État concernant les retraites. Ces mouvements prétendument sociaux ont évidemment un coût pour l’entreprise. La SNCF a évalué celui des grèves du printemps 2003 à quelque 300 millions d’euros. Rappelons que l’État a versé, en 2006, plus de 1,3 milliard d’euros dans le cadre du désendettement de Réseau Ferré de France et de la SNCF elle-même, et qu’il en versera autant en 2007. Contribuables, à vos poches !
Nous avons souhaité savoir combien de jours de grève avaient perturbé le fonctionnement de la SNCF en 2006 : 0,79 jour par agent, nous a répondu le service de communication. Notre interlocuteur a semblé pris d’inquiétude quand nous lui avons demandé de préciser le nombre des agents : « Ce n’est pas comme ça que l’on compte dans les entreprises. » Nous n’en avons pas moins posé la multiplication interdite : 0,79 fois 165 000 agents font 130 350 jours chômés…
La grève aboutit en outre à prendre en otages tous les Français (2,5 millions en Île-de-France) qui prennent chaque jour le train pour se rendre à leur travail et en revenir. Le choix stratégique de la SNCF consistant à faire porter l’essentiel de son effort sur le développement des TGV sanctionne déjà durement cette clientèle que les cheminots qualifiaient naguère de “captive”. Le Parisien consacrait récemment un reportage aux employeurs qui refusent de recruter les salariés habitant à proximité des lignes de banlieue, en raison des retards. Les grèves à répétition lancées par les syndicats pénalisent bel et bien les demandeurs d’emploi.
On conçoit d’autant mieux que l’idée du service minimum demeure populaire auprès des Français : selon un sondage récent, réalisé par l’Ifop pour le Journal du Dimanche, 71 % d’entre eux se disent favorables à cette réforme. Ce vœu rejoint celui de Nicolas Sarkozy qui, dès novembre 2005, avait souhaité son inscription dans la loi. Toutes les conditions sont donc réunies pour que les politiques arrachent enfin aux syndicats les commandes de la SNCF.
10 avril 2007
L'économie par les nuls
Valeurs Actuelles n° 3671 paru le 6 Avril 2007
L’économie par les nuls
Manuels scolaires : une vision déformée de l’entreprise.
par Maxime Amiot
Eternel débat ! En accusant, au début du mois de mars, les manuels d’économie d’offrir « parfois une vision déformée de l’entreprise et du monde du travail », le ministre de l’Éducation nationale, Gilles de Robien, rouvre une controverse qui n’a jamais été tranchée. Déjà, en 2004, l’ancien ministre de l’Économie Francis Mer avait dénoncé les « cours de marxisme » donnés par certains manuels d’économie. Ses propos avaient provoqué la colère des syndicats, et l’on n’en avait plus parlé.
L’enjeu est pourtant important. Ce n’est pas une question d’horaires : la place consacrée par l’école à l’enseignement de l’économie n’est pas négligeable. Dès le collège, les élèves disposent d’une option de “découverte professionnelle” de trois heures par semaine. Au lycée, l’enseignement est de deux heures et demie de cours hebdomadaires en seconde générale, puis de cinq heures en première et six en terminale, en section économique et sociale. C’est une question de contenu. Quand on sait – selon une étude de l’université du Maryland – que 36 % seulement des Français estiment que le système de la libre entreprise et de l’économie de marché est “le meilleur pour l’avenir” (contre deux tiers des Britanniques et les trois quarts des Chinois !), on ne peut que s’interroger sur les sources de cette méfiance. La lecture des principaux manuels d’économie utilisés dans les lycées fournit une première réponse. Leur contenu a certes évolué depuis l’effondrement du “modèle” soviétique, mais de nombreuses pages restent très discutables.
L’ENTREPRISE INFRÉQUENTABLE.
24 pages sur 429 dans le Bréal de terminale, 22 pages sur 383 dans le Nathan… Les manuels n’accordent que peu de place à l’entreprise. Le Magnard de terminale n’y consacre même aucun chapitre. Et que dire du contenu ! Dans le Bréal, la seule illustration du chapitre sur les stratégies internationales des entreprises est une photographie de manifestation contre les délocalisations. Dans le Nathan, une caricature montre un patron dans une limousine quittant son usine en lâchant : « On produit à bas prix, mais on délocalise aussi le service réclamations. » Ces clichés occultent le rôle social de l’entrepreneur. Un seul manuel, le Bréal de terminale, ose rappeler que les chefs d’entreprise prennent des risques qui permettent de créer des emplois.
Côté texte, seules les multinationales sont abordées. Leur influence inquiète. Dans le Nathan de terminale, un chapitre sur “les effets de la montée des multinationales” commence par un exercice au titre évocateur : « Qu’appelle-t-on délocalisation ? »
Ces attaques contre l’entreprise s’inscrivent dans une contestation globale de l’économie de marché. Dans le Bréal de première, Karl Polanyi, économiste socialiste hongrois, est cité en tête de chapitre : « L’économie de marché est une structure institutionnelle […] qui n’a pas existé à d’autres époques que la nôtre – et même à notre époque, elle n’a pas existé partout. » Ce même manuel décrit sur plusieurs pages les relations économiques dans les îles de Micronésie (Océanie), fondées sur le troc et « d’autres facteurs que simplement l’offre et la demande ». Ainsi, « l’entraide prévaudra sur l’appât du gain ou la soif du profit ». Le fonctionnement du marché, tel qu’il est présenté, a des conséquences désastreuses. Selon le manuel Hatier de première, « la main invisible qui guide les forces du marché est surtout aveugle : elle ne voit pas les pluies acides, le trou dans la couche d’ozone, l’effet de serre ».
Premiers visés par cette série de mises en garde : les États-Unis. Dans le Bréal de terminale, on peut lire que « la politique ultralibérale de Reagan » a eu pour effet de généraliser le « dualisme entre les riches et les pauvres, certes, mais aussi entre les grandes universités et un système scolaire délabré ; dualisme entre des hôpitaux ou cliniques ultramodernes et toute une infrastructure hospitalière aussi coûteuse que dépassée… » Renvoyant dos à dos le socialisme, dont il constate « la faillite », et le libéralisme, dont il déplore « les limites », ce manuel fait l’éloge d’une « troisième voie » – qu’incarnerait, curieusement, Tony Blair en Grande-Bretagne.
HEUREUSEMENT, IL Y A L’ÉTAT !
Face à ces dérives, l’action de l’État est présentée sous un jour rassurant. « Il occupe dans les manuels une place disproportionnée, et son action est clairement valorisée », remarque Nicolas Lecaussin, de l’Institut français pour la recherche sur les administrations publiques (Ifrap), qui a publié un dossier très documenté sur le sujet dans son mensuel Société civile, en octobre 2006.
Dans le Bréal de première, il est demandé à l’élève de voir « pourquoi les pannes du marché nécessitent l’intervention des pouvoirs publics ». Un tableau comparant les services publics et privés tente de démontrer que les entreprises ne sauraient remplir de mission d’intérêt général, mais restent uniquement guidées par une logique de « rentabilité ».
Les questions du poids des prélèvements obligatoires et du statut des fonctionnaires ne sont que rarement évoquées. Le Magnard de première demande aux élèves de démontrer pourquoi l’impôt sur le revenu est « plus juste » que la TVA. L’article d’Alternatives économiques cité affirme que, grâce à des « jeux d’abattements et des niches fiscales, le niveau d’impôt à payer reste faible ».
Certains manuels sont quand même plus nuancés. Le Bréal de première insiste sur « les performances mitigées du secteur public français », « la lourdeur de la gestion bureaucratique » ou la « gestion nécessaire des dépenses publiques ». De même, dans un article sur la libéralisation des services publics, il est souligné que « les services publics français doivent être réformés ». Et même : « C’est bien le marché qui doit gouverner l’économie parce que de manière générale, il le fait mieux que l’État. »
UNE ÉCONOMIE INÉGALITAIRE ET FIGÉE.
Inégalités de revenus, de patrimoine, d’accès aux soins, inégalité des sexes, d’appartenance sociale… Les chapitres sur les inégalités sont variés et prennent une place importante : environ 85 pages dans le Nathan de terminale, près d’une centaine dans le Bréal.
Au fil de ces pages, l’appartenance sociologique des Français est décortiquée. Le Nathan étudie “la destinée des filles et des fils de cadres et d’ouvriers”, “l’obtention du baccalauréat selon la génération et le milieu social”, les “différences de comportements chez les élèves des grandes écoles en fonction de leur origine sociale”. « Avec de tels contenus, comment voulez-vous que les élèves croient qu’on peut faire des choses dans ce pays ? Selon ces manuels, tout serait figé, inégalitaire. Alors qu’il existe de réelles perspectives ! », corrige Jean, enseignant de sciences économiques en région parisienne. Ainsi, dans le Nathan de terminale, combien d’élèves verront le graphique montrant que 19,4 % des fils d’ouvriers ont intégré les professions intellectuelles supérieures ?
De façon générale, la lecture de l’économie se fait en termes de classes sociales. Un article du manuel Hatier de première explique comment le secteur des services à la personne favorise « le retour des domestiques ». « Acheter le temps de quelqu’un pour augmenter ses propres loisirs ou son confort, ce n’est rien d’autre que d’acheter du travail de serviteur », y lit-on. Dans le Bréal de terminale, une caricature retient l’attention. Un patron, fumant un cigare, discute avec l’un de ses ouvriers : « Quand je vous demande si ça va… je ne parle pas de votre santé… Mais de votre rentabilité ! »
Un chapitre sur les conflits sociaux, dans le Magnard de première, s’ouvre par un tableau de la Grève au Creusot en 1899, auquel fait écho une manifestation de l’association Droit au logement à Neuilly, en 2004… Plus loin, un tableau répertorie les nouveaux mouvements sociaux : femmes, antiracisme, “mal-logés, chômeurs, exclus”, étrangers et sans-papiers, homosexuels et lutte contre le sida.
Les relations au travail n’échappent pas à la caricature. Le manuel Nathan de terminale passe en revue le taylorisme, le “toyotisme”, puis le rythme éreintant et les accidents du travail dans les usines. Aucune vision des métiers de bureau n’est donnée aux élèves, alors qu’ils concernent aujourd’hui une majorité de salariés. Le rôle des syndicats est mis en avant, même si l’ensemble des manuels insiste sur leur crise de représentativité actuelle. Enfin, l’accent est mis sur la précarité de l’emploi, avec la montée des CDD et de l’intérim.
Seules quelques lignes du Magnard de terminale remettent les points sur les “i” : « Nous produisons beaucoup plus qu’il y a un ou deux siècles. Notre niveau de vie, même si la pauvreté est loin d’être éradiquée,
a considérablement augmenté. Croissance et développement sont avant tout le résultat des fantastiques progrès de productivité que nos sociétés ont connus depuis la révolution industrielle. »
Ces grilles de lecture tiennent pour beaucoup aux sources utilisées. Dans l’analyse des classes sociales, Karl Marx, tout comme les sociologues de gauche, comme Pierre Bourdieu, sont abondamment repris. Certains penseurs classiques trouvent leur place, comme Adam Smith, David Ricardo ou Alexis de Tocqueville, mais des pans entiers de la pensée libérale sont absents ou relégués en fin de manuels. Quasiment rien sur l’école autrichienne (Friedrich Hayek, Ludwig von Mises), ni sur les économistes américains comme Milton Friedman, Arthur Laffer ou Gary Becker. Plusieurs sont pourtant prix Nobel d’économie. Très peu de références aussi aux Français Quesnay, Turgot, Say, Bastiat, Allais.
Mais le plus discutable reste l’utilisation récurrente du magazine Alternatives économiques, membre fondateur du mouvement Attac, ancré à gauche et apparemment très apprécié par la communauté enseignante : dans le manuel Bréal de terminale, il est utilisé comme source d’articles ou de chiffres à 53 reprises ! Et le cas se retrouve dans de nombreux manuels.
VIVE L’ALTERMONDIALISME !
Le Magnard de terminale n’y va pas par quatre chemins. Dans sa présentation de la mondialisation, il écrit : « Au XIXe siècle, David Ricardo défendait le libre-échange car il conduisait à la prospérité générale. À l’aube du XXIe siècle, celle-ci n’est pas au rendez-vous, loin s’en faut. » Affirmant que le « scénario optimiste d’une mondialisation heureuse est remis en cause », il conclut : « Des millions d’individus résistent et s’opposent violemment à un ordre du monde qu’ils jugent injuste et destructeur. Ce rejet se nourrit de la pauvreté, des inégalités, de l’incompréhension des dégâts écologiques, souvent imputés à la mondialisation économique. Face à ce contexte instable, l’idée de nouvelles formes de régulation fait son chemin. »
Le Bréal de terminale parle du “phénomène” Attac, qui s’est « imposé comme un contre-exemple au déclin généralisé de la militance traditionnelle ». De même, le mouvement antimondialisation libérale à Seattle est présenté comme un « succès du mouvement civique » et annonce que « plus rien ne sera comme avant ». Pour conclure, un article du Monde diplomatique avertit : « Les stratèges du néolibéralisme, blessés, humiliés et avides de revanche, ne perdront pas de temps pour regrouper leurs troupes. »
Certes, on peut lire plus loin que « la mondialisation a des effets bénéfiques » et que les « effets des firmes transnationales sont favorables au développement ». Mais, dans l’ensemble, la condamnation est sans appel. Pour établir les « effets pervers de la mondialisation », le Magnard propose par exemple un enchaînement d’articles aux titres évocateurs : “La pauvreté dans le monde”, “L’accès inégal à l’éducation”, “Les conditions de travail difficiles”, “Les dégâts du tourisme”, “La mondialisation responsable de la dégradation de l’environnement” et même “La mondialisation au service du crime ?” Sans oublier l’uniformisation des modes de vie, approfondie dans une synthèse quelques pages plus loin… N’en jetez plus.
Maxime Amiot
06 mai 2006
Les petits vieux
Il a fallu tout le brumeux lyrisme des plumitifs de service et le jeunisme ambiant pour faire croire que le mouvement dit anti-CPE participait d’une sorte de soulèvement des forces vives de la France contre le mondialisme marchand et la si fameuse dictature de l’argent.
À la vérité, discours et slogans n’avaient rien des grandes pompes révolutionnaires. La revendication d’un contrat à durée indéterminée, indéterminée si possible au point de conduire pépère jusqu’à la retraite avec avantages acquis et points de cotisations afférents, n’annonce guère une contestation de l’univers marchand… Il n’était que de voir les défilés de ces révoltés, pour ainsi dire officiels, arborant des costumes, casquettes, blousons bardés de marques qui les transforment en panneaux publicitaires pour se convaincre que nous étions très loin de la Révolution.
De même, le slogan “Premier emploi, première embrouille” témoignait-il d’une réticence au travail révélatrice de l’incapacité de la génération de leurs parents, celle de Mai 68, à transmettre les valeurs dont elle avait héritées et dont elle s’est débarrassée en sifflotant, à commencer par cette valeur “travail” dont la réhabilitation devrait être l’un des soucis majeurs de toute entreprise de redressement national.
À moins que cette jeune contestation n’entreprenne de définir un contre-projet de société, de fermer les frontières et de s’arracher à toutes les griffes d’une mondialisation dont elle cultive pourtant au-delà du raisonnable les images, les joujoux et même les illusions. Le moindre des réalismes voudrait qu’elle accepte les règles de son jeu, aussi terribles soient-elles, à commencer par cette compétitivité sans laquelle CDI se déclinera en “chômage à durée indéterminée”, après quoi il ne restera qu’à regarder depuis le trottoir une Histoire plus prompte qu’ils ne le croient à se faire sans eux.
Quant à la rengaine reportée sur des pancartes “Les lois ne font plus les hommes, mais quelques hommes font la loi”, elle trahit une inquiétante ignorance des mécanismes de la représentation en démocratie.
Le véritable sujet du mouvement n’était pas tant l’emploi des jeunes que, bien en amont, l’école. Une école tombée dans de tels travers idéologiques que c’est le système même de la transmission qui se révèle abandonné. C’est au point que les jeunes semblent ne plus rien comprendre au monde tel qu’il va et que, privés de connaissances élémentaires en histoire, ignorant l’organisation politique de la nation comme le jeu des puissances planétaires qui, pourtant, modèlera de plus en plus brutalement leurs vies, et privés aussi de mots, comme en témoigne leur décourageante pauvreté de langue, vocabulaire et syntaxe engloutis dans un même babille, qu’ils finissent par ressembler davantage à des petits vieux englués dans l’État providence de papa qu’à une véritable jeunesse pour le XXIe siècle.
Propos désabusés, non point. Car l’énorme philharmonie médiatique a soigneusement dissimulé une vérité plus prometteuse : la majorité des jeunes n’a pas suivi un mouvement qui n’a marché que par l’intimidation et l’orchestration des élites bien-pensantes propriétaires de tous les tuyaux de la communication. Il n’aura manqué à cette majorité trop silencieuse (« Les vrais perdants », comme l’a titré Valeurs Actuelles) qu’un peu de courage pour s’y opposer franchement. Que l’État ait une tête plus ferme et plus allante, et on pourrait bien, un jour, comme le disait, avec une tremblante espérance, de Gaulle à Malraux, « revoir une jeunesse française ».
Paul-Marie Coûteaux
Ecrivain, Député au Parlement européen
Article paru dans le magazine "Valeurs actuelles" du 5 au 11 juin 2006
30 avril 2006
Il faut secouer les Français
«Le problème de la France est qu'une partie de son économie, dynamique et productive, doit financer une autre partie croissante: secteur public et aides sociales. Celle-ci forme une sorte de gangue qui freine le rayonnement des succès remportés par l'économie productive. C'est pourquoi les entreprises investissent ailleurs qu’ en France, les grandes fortunes fuient à l'étranger et les jeunes y partent travailler. Nos compatriotes doivent comprendre que notre problème ne doit rien à l'économie mondiale. Il rélève de réglementations nationales abusives, de politiques qui favorisent le loisir au lieu du travail, d'une politique d'aide au chômage qui n'incite pas au retour à l'emploi, et enfin d'une politique fiscale qui frappe les classes moyennes et décourage l'esprit d'initiative ».
« Toucher à ces politiques et réglementations, c'est évidemment susciter des réactions chez les
Français soucieux de leurs intérêts individuels ou de leur tranquillité. Réactions qui sont exploitées par des syndicats relativement faibles, mais qui peuvent, avec le concours des médias, créer une agitation sociale que craint le gouvernement. Celui-ci devrait conserver un sang froid complet. Ceux qui organisent les manifestations sont bien incapables de dire comment ils régleraient les problèmes et comment ils pourraient satisfaire les revendications qu'ils expriment ».
« Les membres de la classe politique, soucieux d'une carrière et du succès électoral, évitent les comportements vigoureux qu'exige notre situation ». Les efforts (du gouvernement) « ne sont pas à la mesure des problèmes. Il faut mettre les Français devant les réalités et, passez-moi l'expression, les secouer! Je pense cependant que les Français réagiront lorsqu'ils auront subi une baisse sensible de leur pouvoir d'achat, ce qui commence à se produire. ..». « Un pays endetté comme la France et dont le budget est aussi fragile ne peut pas se permettre de largesses supplémentaires. La question n'est pas pour les Français d'obtenir quelque chose en échange de ce qu'ils donnent. Il faut leur faire comprendre que s'ils n'acceptent pas les mesures correctrices qui s'imposent, leurs avantages disparaîtront. Nous ne pouvons pas continuer à financer le déficit annuel de la sécurité sociale et de l'assurance maladie. La réforme des retraites de Jean-Pierre Raffarin ne résout qu'un tiers du problème. »
« La France n'est pas libérale. Sa tradition est protectionniste et dévaluationniste : c'est la recherche de la sécurité intérieure et des ballons d'oxygène sur le plan monétaire. (...) Mais que (les hommes politiques) le veuillent ou non, quels que soient les artifices de langage qu’ ils utiliseront, le monde depuis la chute du bloc soviétique évolue vers l'économie libérale d'entreprise et de marché: la France devra bien y passer.
Plus nous attendrons, plus ce sera pénible à supporter lorsque le règlement final se produira ».
Raymond Barre
Texte extrait d’une interview de Raymond Barre parue dans le magazine : Enjeux- Les Echos
