25 mars 2009
Le marteau et l'enclume
Notre secret bancaire vacille.Tout prouve que les autres pays, ceux-Ià mêmes qui nous critiquent tant,font chez eux ce qu'ils veulent empêcher chez nous. Pour preuve, l'investigation d'un confrère alémanique jouant l'Helvète planquant son argent du fisc auprès d'une banque allemande proche de Bâle.lncrédule,j'ai joué la même comédie en France avec pour résultat une complaisance sans limite. Visiblement, la soustraction fiscale que nous venons de déclarer illicite ne dérange guère nos grands voisins!
Dans cette affaire, les critiques pleuvent désormais sur nos Conseillers fédéraux. Pour les uns, ils ont cédé aux pressions inadmissibles de l'étranger; pour les autres, ils ont trop attendu et failli nous mettre au ban de la société internationale.
L'occasion faisant le larron, des esprits bien intentionnés en profitent pour remettre en question rien moins que notre organisation politique, source de tous les maux. Le tournus annuel de nos présidents les empêcherait d'établir des relations durables avec leurs honiologues étrangers, dit-on. Que l’ U E en fasse de même ne semble gêner personne! Ou encore le rythme de réunion de nos sept Sages serait insuffisant pour traiter les sujets chauds. Ou, enfin chacun serait trop occupé aux dossIers de son dicastère pour vraiment avoir une vision d'ensemble et apporter un soutien utile en temps de crise.
En un mot comme en cent, nous sommes nuls et il est grand temps de faire enfin comme les autres, de nous fondre dans le moule, d'arrèter de jouer tout seul dans notre caisse à sable. Ce besoin irrépressible d'assimilation traduit un manque de caractère, voire un complexe d'infériorité. Les gens sûrs d'eux assument leurs différences, les revendiquent même, et c'est ainsi qu'ils s'en sortent.
Actuellement, la Suisse est donc prise entre le marteau des détracteurs de l'intérieur et l'enclume des assaillants de l'extérieur, trop heureux de détruire notre place financière. Si les seconds ont l'excuse de défendre âprement leur beefsteak, comment qualifier l'attitude de nos compatriotes?
Faut -il leur répéter à quel point nos institutions comportent de qualités, quand bien même elles ont aussi les défauts qui vont avec: consensus et lenteur, démocratie directe et lenteur, décentralisation et lenteur, assemblées de milice et lenteur, collège gouvernemental et lenteur. Le grand défaut de notre organisation est effectivement la lenteur qui semble à certains impatients un défaut rédhibitoire dans un monde qui va vite. Vite et souvent mal, mais que leur importe!
Ne nous empressons pas, en ces temps incertains. Assurons nos pas, encordons nos équipes, restons fidèles à nos principes. Grâce aux moyens diplomatiques que nous maîtrisons si bien et avec l'excuse de notre lenteur congénitale, résistons aux attaques d'adversaires mis aux abois par leur propre impéritie: aides sociales démesurées, taux de chômage incontrôlé, jeunes sans emploi, dette publique énorme, impôts abusifs. ..
L’herbe, contrairement à ce qu'on veut nous faire croire, n'est pas plus verte chez nos voisins!
Marie-Hélène Miauton
Article paru dans « Le Temps » du 20 mars 2009
05 juin 2007
Le journalisme citoyen par Laeticia Cohendet
Laetitia Cohendet
Master 1 Information-Communication
Université Lumière Lyon 2
Le journalisme citoyen : étude et mise en perspective des pratiques de l’Internet
SOMMAIRE
Introduction
1ère partie : Reportage citoyen et journalisme professionnel : gouffre des pratiques et des représentations
Chapitre 1 : Bloguer : une activité de loisir
Chapitre 2 : Blogues d’actualité et médias citoyens : des espaces pensés comme lieux d’échange et de partage
Chapitre 3 : L’expression d’une individualité sur le Net
Chapitre 4 : L’éthique vue par les contributeurs : l’affaire de chacun régulée par tous
2ème partie : La place du citoyen dans le circuit journalistique : entre prolongement et affrontement des médias traditionnels
Chapitre 1 : Le profil sociologique des citoyens rappelle celui des professionnels
Chapitre 2 : La presse traditionnelle fournit la matière informationnelle des contributeurs
Chapitre 3 : De l’amateurisme au professionnalisme
Chapitre 4 : Les citoyens prennent leurs distances vis-à-vis des professionnels
Chapitre 5 : Perspectives d’évolution : les contributeurs souhaitent un modèle de coopération
3ème partie : Les citoyens questionnent les fondements de l’univers médiatique et du professionnalisme du flou
Chapitre 1 : « Une réponse spécifique à un contexte particulier »
Chapitre 2 : Restriction de la sphère professionnelle aux stéréotypes journalistiques
Chapitre 3 : Les contributeurs mettent en lumière les fissures qui traversent les fondements journalistiques
INTRODUCTION
Depuis quelques années, l’Internet n’est plus un média réservé aux seuls férus d’informatique. Les outils de publication se sont considérablement simplifiés, le blogue en étant le meilleur aboutissement. Grâce à ce dispositif, publier un billet ne demande pas plus de compétences que celles requises pour envoyer un mail. Forte de cette facilité d’accès à la publication, la blogosphère s’accroît continuellement.
La 3G (troisième génération des technologies de téléphones mobiles) a par ailleurs doté les téléphones portables d’un potentiel vidéo et d’un système de transmission d’information beaucoup plus élaboré et rapide. Les usagers peuvent réaliser de petits films et les envoyer sur le net via le wap (wireless application protocol).
Ces soudaines possibilités offertes par la technologie ont contribué à l’apparition de blogues ou de sites Internet consacrés à l’information et alliant l’écrit, l’audio et la vidéo. Autrefois les mass médias avaient le monopole de l’information. Celle-ci était une denrée rare concentrée entre leurs mains. Aujourd’hui de simples internautes, des amateurs, en ont fait le centre de leur activité et participent à sa diffusion. C’est dans ce contexte de « bouillonnement informatif » sur le réseau des réseaux qu’est née l’expression de « reporter citoyen » ou « journaliste citoyen ». Le terme a semble-t-il été choisi pour souligner la contribution d’amateurs à la sphère informationnelle, dans une perspective démocratique. Sans doute également pour établir une distinction claire avec les professionnels.
Face à l’apparition de ces nouveaux contributeurs, les médias traditionnels se sont rapidement interrogés, voire inquiétés, de telles pratiques. En août 2005, Libération, quotidien national français, interpellait en Une ses lecteurs : « Tous journalistes ? ». En page deux, le journal évoquait le rôle des « citizen paparazzi » sous le titre « Quand M. Tout-le-Monde s’improvise reporter ». Et l’éditorialiste évoquait en ces termes alarmants :
« Tout le monde devient producteur d’images, tout le monde peut faire connaître sa vision de la réalité (…) Les journalistes se demandent si les prophètes de malheur qui prédisent la fin des médias n’auraient pas raison ».
La même année, le Parlement européen invitait les journalistes à débattre du rapport entre blogues et médias, posant la question d’une éventuelle menace.
Si l’on admet que les citoyens jouent le rôle de capteurs et de diffuseurs d’information, on peut néanmoins s’interroger sur leur rôle de producteur d’information. L’apparition de média citoyens comme OhmyNews ou Agoravox, affirmant que tout citoyen est un reporter et publiant chaque jour des éditions en ligne réalisées par des amateurs, renforce encore ce questionnement sur l’implication des citoyens dans l’univers informationnel. L’auto publication n’est pas neuve. Mais elle pourrait aujourd’hui provoquer de profondes mutations dans la circulation de l’information du fait de sa démocratisation.
Nous nous proposons ici d’étudier ces nouveaux phénomènes participatifs et de déterminer dans quelle mesure ils relèvent du journalisme. Sont-ils une menace pour les professionnels de l’information ? Quel est leur véritable rôle ? Alors que des amateurs viennent braconner sur leurs terres, les journalistes vont-ils être amenés à redéfinir leurs pratiques ?
Le travail présenté ci-après aura pour but de répondre à la question centrale : Quelle place pour le citoyen dans la sphère journalistique ?
Dans cette perspective, nous aborderons successivement trois points.
Dans un premier temps, nous insisterons sur les caractéristiques du reportage citoyen. Ses spécificités lui confèrent une identité propre et le distinguent des usages professionnels, interdisant un amalgame simpliste.
Dans un second temps, nous verrons en quoi le reportage citoyen a partie liée avec la presse au sens large du terme. Venant se greffer sur les productions des médias traditionnels, les citoyens adoptent des techniques journalistiques. Ce qui ne les empêche pas de revendiquer un statut distinct.
Enfin, notre dernier développement visera à établir que les reporters citoyens, plus que n’importe quels autres amateurs avant eux, remettent en question la sphère professionnelle et ses fondements. Leur position équivoque ne pourra être clairement définie que quand les journalistes auront enfin tracé les frontières de leur métier.
Le plan ainsi retenu nous semble traiter de manière globale et complète un sujet qui, s’il fait aujourd’hui couler beaucoup d’encre et est matière à prédiction, n’a pas encore été abordé en profondeur. La recherche conduite ici tendra à déconstruire des discours concevant les citoyens comme les acteurs de la disparition du monde professionnel au profit du journalisme universel. Il convient de relativiser leur rôle au regard de leur pratique effective et non prétendue.
Les conclusions présentées ci-après reposent sur la collecte et l’analyse de données obtenues auprès de la population des « journalistes citoyens ». Notre première tâche, au cours de ce travail d’observation, a consisté à définir ce que nous mettions sous ce terme, autrement dit à circonscrire notre champ d’analyse.
Utilisé à tout bout de champ mais jamais réellement explicité, le terme générique « reporter citoyen » ou « journaliste citoyen » recouvre des pratiques amateurs liées à l’information. Cette expression n’a pas, à ce jour, et à notre connaissance, trouvé de définition poussée.
Or, de même que tout membre d’un Etat en est le « citoyen », le mot sert parfois à désigner un individu quelconque. Le journalisme citoyen serait donc le journalisme ouvert à tous. Mais qu’entend-on par journalisme ? La définition légale de l’activité ne nous aide guère dans la progression de notre raisonnement. Plutôt que de chercher à donner une nouvelle définition au journalisme, ce qui n’est pas ici notre objet, nous avons préféré cerner le reportage citoyen au moyen de ses lieux d’expression.
Afin d’éviter toute dispersion, nous avons choisi de nous limiter à la pratique du journalisme citoyen sur l’Internet. Le deuxième critère pris en compte a été la langue. Nous avons ainsi résolu de nous limiter aux sites et blogues francophones. Puis nous avons encore opéré une sélection parmi les sites Internet se présentant comme « média citoyen » et les blogues d’actualité.
Concernant les médias citoyens, Agoravox –qui se revendique comme tel- en est aujourd’hui la meilleure illustration francophone. C’est donc tout naturellement que nous l’avons intégré à notre corpus d’analyse. En revanche, la délimitation des blogues d’actualité s’est avérée beaucoup plus complexe. En effet, le terme de « blogue » enveloppe des activités diverses. Nous intéressant aux pratiques journalistiques conduites par des amateurs sur le web, nous avons d’emblée écarté tous les blogues s’apparentant à des journaux intimes ou à des carnets d’expression citoyenne, c’est à dire des sites constitués de dissertations et prises de position sur un thème unique ou sur des sujets variés mais atemporels.
Nous avons qualifié de « blogues d’actualité » des sites animés périodiquement par des auteurs soucieux de se démarquer de la voix institutionnelle et traitant d’informations d’actualité, c’est à dire d’événements récents, portés à la connaissance du public (autrement dit des internautes) sous forme de textes, d’images ou de sons. Les articles, photos ou vidéos publiés étant soumis aux commentaires des lecteurs et visiteurs.
Ces précisions étant données, nous n’avons retenu que les blogues d’actualité portant sur une information générale, soit les blogues comportant principalement des billets sur l’actualité locale, régionale, nationale ou internationale et rendant compte d’au moins trois domaines parmi la politique, l’économie, la culture, le social ou le sport.
Il est évident que la définition susmentionnée reprend la définition donnée par les journalistes à la presse traditionnelle. On peut trouver ici matière à contestation. L’élaboration d’une telle définition est un exercice difficile et périlleux. Néanmoins, ces similarités ont un aspect positif, notre travail consistant à analyser la place du citoyen par rapport au cadre journalistique classique. Si les blogues d’actualité n’avaient aucun trait commun avec les pratiques journalistiques professionnelles, alors il n’y aurait pas lieu de les comparer et de s’interroger sur le statut des premiers.
En résumé, nous avons restreint notre champ d’analyse à deux grands lieux de la pratique du journalisme citoyen : Agoravox et les blogues d’actualité francophones d’information générale.
L’étude d’un tel sujet ne s’est pas déroulée sans difficultés. Si son côté novateur et presque vierge de toute recherche scientifique nous a galvanisés, le journalisme citoyen en a été d’autant plus difficile à appréhender. La littérature à son propos est quasi-inexistante si l’on ne considère pas les ouvrages écrits par ses propres acteurs.
CONCLUSION
Le reportage citoyen relance un débat ancien sur ce qui relève ou non du journalisme. L’expression même de « journalisme citoyen » est une invitation à considérer ces pratiques comme faisant partie intégrante de la sphère professionnelle. Notre exposé a démontré que de telles assertions, pour être formulées beaucoup trop rapidement, étaient simplistes et ne rendaient pas compte de la complexité de la situation. Le reportage laissé aux soins d’amateurs possède en effet ses caractéristiques propres. La rédaction d’articles publiés sur Agoravox ou sur les blogues d’actualité a tout de la pratique de loisir. Exercée durant le temps libre et en parallèle avec d’autres passe-temps sur la toile, elle est tributaire des moments de repos des acteurs, manque par conséquent de régularité, et constitue avant tout un divertissement.
En outre, le reporter citoyen ne recherche pas une communication à sens unique. Il privilégie le dialogue. Son principal but n’est pas de rendre compte d’un fait ou de transmettre une vérité mais de créer de l’échange. La matière qu’il travaille n’est pas faite d’événements à relater mais d’opinions –le plus souvent personnelles- à partager. L’expression citoyenne n’est pas davantage assimilable au langage journalistique. Les articles comportent en effet des marques d’oralité et des interpellations récurrentes du lectorat.
Le plus souvent, les contributeurs aiment être les seuls maîtres à bord. Le gouvernail est rarement partagé. Il semble que les reporters citoyens préfèrent l’influence du capitaine à la moindre reconnaissance du matelot devant travailler en équipe. De ce fait, les barques sont plus nombreuses que les grands bâtiments. Le sentiment de liberté et d’autodétermination est grand chez les contributeurs. Aussi l’éthique, loin d’être constituée en charte de déontologie à laquelle souscriraient tous les citoyens, reste du domaine de la moralité propre à chacun.
Ainsi énumérées, les spécificités du journalisme citoyen en font un univers à part entière avec ses modes de production et de régulation. Son assimilation pure et simple à la sphère professionnelle reviendrait à faire abstraction de ces caractéristiques et à occulter tout un pan de ce phénomène. L’erreur serait de taille, d’autant plus que l’amateur ne revendique pas cette comparaison, même s’il emprunte certaines techniques aux « pros ».
Pour différent qu’il soit du journaliste professionnel, le reporter citoyen ne renonce pas à s’en inspirer, voire à s’appuyer sur son travail. Ayant une pratique récurrente des médias traditionnels, il trouve son inspiration et pioche ses sujets dans les informations délivrées par la presse écrite le plus souvent, plus rarement par la télévision ou la radio. Reprenant les événements traités dans les médias -sans toujours citer ses sources- il insère ses commentaires et participe de ce fait à la circulation de l’information sur Internet. La plupart se contentent ainsi de commenter l’information. Ils restent cantonnés dans un rôle d’observateurs et, pourrait-on dire, d’éditorialistes. D’autres poussent le mimétisme plus loin et vont jusqu’à faire-leur des pratiques journalistiques comme le reportage ou le compte-rendu. Le travail de l’écriture devient une nécessité avant publication. Les formules doivent être accrocheuses pour garder l’attention du lecteur d’un bout à l’autre de l’article. Certains contributeurs voient leur travail récompensé quand leurs exposés sont repris par des médias traditionnels. Ils deviennent ainsi « rédacteur d’un jour » d’un média ou, le plus souvent, source d’information pour les professionnels. Les divergences établies précédemment s’estompent alors et l’on a du mal à positionner ces citoyens, qui, en adoptant des pratiques journalistiques, se rapprochent –dangereusement ou légitimement, selon les manières de voir- de la sphère professionnelle. Celle-ci joue en fait le rôle d’un aimant. Car bien qu’attiré d’un côté par ses techniques, le citoyen refuse toute comparaison avec le journaliste professionnel d’un média traditionnel.
Plus ou moins persuadés de constituer aujourd’hui le cinquième pouvoir, les reporters citoyens se rapprochent des médias alternatifs conçus pour apporter d’autres éclairages. Pétris à la fois de leurs divergences et de leurs ressemblances avec les journalistes professionnels, les citoyens se posent en gardien de l’honnêteté et de l’intégrité de leurs homologues. Ne constituant pas, de leur point de vue, une concurrence directe pour les médias traditionnels, ils souhaitent voir naître un modèle de coopération dans lequel les deux facettes du journalisme pourraient mutuellement s’influencer, à condition de bien connaître les impératifs et les objectifs de l’une comme de l’autre.
Ainsi les pratiques amateurs, bien que typiques, empruntent certains traits aux professionnels. Si, dans un premier temps, nous avons conclu qu’il serait impensable d’intégrer spontanément tous les amateurs dans la sphère professionnelle, il a été également démontré, dans un second temps, que certains y auraient presque droit d’entrée s’ils ne souhaitaient s’en distinguer.
Définir avec précision la place des citoyens est un exercice ardu. Cette tâche relève même de l’impossible si l’on tient compte de l’imprécision de la définition du journalisme. Le flou entourant le métier contribue à reléguer des pratiques aptes à le concurrencer dans une position incertaine. Ni vraiment reconnues, ni totalement rejetées, ces pratiques sont maintenues en suspension à la frontière. Aussi la question de la place du citoyen par rapport à la sphère journalistique ne pourra être résolue –sinon par des discours hautement démagogiques- tant que les professionnels n’auront pas établi clairement ce qui relève ou non de leur activité. Longtemps perçu comme favorable à la profession, le flou journalistique la dessert aujourd’hui. Les citoyens sont les porte-parole de ce malaise grandissant. Leur apparition s’est faite dans un climat marqué par le scepticisme à l’égard des médias traditionnels. La mondialisation a cours dans l’univers médiatique. Les titres de presse sont rachetés par des conglomérats financiers, étrangers au monde de l’information. Les citoyens estiment que la recherche du profit a supplanté le rôle social des médias. Les informations délivrées n’auraient plus la même qualité qu’auparavant. Les journalistes ne feraient plus leur travail.
Il semble qu’il soit devenu impératif de définir avec précision la fonction du journaliste et des médias, d’expliquer avec clarté les impératifs financiers auxquels est soumise la presse au sens large, et de déterminer si oui ou non celle-ci a vocation à faire des bénéfices.
Il apparaît également que le métier de journaliste n’est pas perçu dans sa globalité. Les contributeurs l’assimilent le plus souvent aux grands titres de la presse. Ils se figurent encore les « véritables » professionnels comme des reporters risquant leur vie, démantelant des réseaux de trafiquants ou faisant tomber des politiques. Les mythes sont tenaces, la preuve en est de l’objectivité qui reste dans l’esprit des contributeurs un principe en vigueur contre lequel ils s’efforcent de lutter, alors même que les professionnels ont délaissé cet idéal depuis plusieurs années.
Enfin les citoyens en viennent à remettre en question les rares éléments structurant la profession. La formation ne fait pas l’unanimité. Les techniques seraient, aux dires de certains, facilement assimilables et ne constitueraient pas nécessairement un critère d’accession au métier. La vocation informative des médias pose question. Et d’ailleurs, qu’est-ce que l’information ? Aujourd’hui, cette notion recouvre tout et son contraire. Les contributeurs déplorent une information de mauvaise qualité mais ne savent pas comment définir la « bonne information » . L’essence de la profession, elle aussi prise dans la dynamique du flou, perd peu à peu de sa substance .
Ainsi, à travers l’analyse de la position des citoyens, de leur droit à être reconnu ou non comme journalistes, se pose en fait la question du statut des professionnels. Les journalistes citoyens questionnent les frontières du groupe. Eux-mêmes ne savent pas toujours de quel côté de la démarcation ils se situent. Nous pensons pour notre part que leur place se trouve à l’extérieur. En effet, ils sont les patrouilles surveillant les agissements des médias traditionnels. Plus encore, ils sont les vecteurs d’une remise en question profonde de l’univers professionnel.
Il est temps de faire la clarté sur le flou journalistique. Comme le souligne Erik Neveu :
« Naguère conquérant, le journalisme est aujourd’hui confronté à l’expansion de métiers capables d’inverser la direction du mouvement de la frontier. Chargés de communication, rédacteurs de journaux d’entreprise et de collectivités locales constituent des groupes en plein essor qui brouillent l’image du journalisme, occupent son terrain, mettent en cause une indépendance qui est aussi une valeur centrale du métier. Le chaos de l’offre d’information sur Internet peut redonner sens au besoin d’une forme de certification garantie par le professionnalisme des journalistes. (…) Le bilan coûts avantages du flou qui sous-tend l’analyse de Ruellan se pose en des termes renouvelés. Ils peuvent susciter dans la profession une réflexion sur les avantages qu’elle trouverait en transformant la frontier en frontière, sous forme de ticket d’entrée, de dispositifs d’autocontrôle des pratiques ».
Au-delà de cette fermeture des frontières suggérée par Erik Neveu, nous croyons qu’il est désormais impératif que le journalisme se dote d’une véritable définition. Les objectifs et les aspects constitutifs du métier doivent être clairement énoncés afin qu’aucun doute ne subsiste et que professionnels, comme citoyens, sachent à quoi s’en tenir. Nous croyons que la pérennité de la profession ne pourra être assurée qu’à cette condition. Mais le processus sera long. Tout est encore à construire. Le journalisme citoyen constituera peut-être l’étincelle qui déclenchera le processus.
BIBLIOGRAPHIE
Livres
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• ALMEIDA Fabrice (de) et DELPORTE Christian, Histoire des médias en France - de la Grande Guerre à nos jours, Paris, Flammarion, collection Champs université, 2003, 434 pages
• CHARTRON Ghislaine et BROUDOUX Evelyne (dir.), Document numérique et société – Actes de la conférence DocSoc – 2006 Semaine du document numérique, Paris, ADBS, 2006, 343 pages
• FIEVET Cyril et TURRETINI Emily, Blog story, Paris, Eyrolles, 2004, 306 pages
• GILLMORE Dan, We, the media –Grassroots journalism by the people, for the people, Cambridge, O’Reilly Media, 2004, 334 pages
• HUSSHERR François-Xavier, et al., Le Nouveau pouvoir des internautes, Boulogne, Timée-Editions, 2006, 321 pages
• NEVEU Erik, Sociologie du journalisme, Paris, La Découverte, 2004, collection Repères, 128 pages
• PROULX Serge, La Révolution internet en question, Montréal, Québec Amérique, collection En question, 2004, 143 pages
• RINGOOT Roselyne et UTARD Jean-Michel (dir.), Le journalisme en invention – Nouvelles pratiques, nouveaux acteurs, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005, 216 pages
• ROSNAY Joël de, La Révolte du pronétariat – Des mass média aux média des masses, Fayard, collection Transversales, 2006, 251 pages
• ROUQUETTE Sébastien, L’Impopulaire télévision populaire : logiques sociales, professionnelles et normatives des palabres télévisées (1958-2000), Paris, L’Harmattan, 2001, 304 pages
• RUELLAN Denis, Le Professionnalisme du flou – Identité et savoir-faire des journalistes français, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1993, 240 pages
Articles de revues scientifiques
• LE CAM Florence, « Etats-Unis : les weblogs d’actualité ravivent la question de l’identité journalistique », Réseaux, n°138, avril 2006, pp. 139-158
• CARDON Dominique et DELAUNEY-TETEREL Hélène, « La Production de soi comme technique relationnelle – Un essai de typologie des blogs par leurs publics », Réseaux, n°138, avril 2006, pp.15-71
• KIM Eun-Gyoo et HAMILTON James W., « Capitulation to capital ? OhmyNews as alternative media », Media, Culture & Society, n°28, juillet 2006, pp.541-560
Articles de presse :
• Dossier « Tous journalistes ? », Libération, n°7552, août 2006
• RAMONET Ignacio, « Le cinquième pouvoir », Manière de voir - Le Monde diplomatique, n° 80, avril-mai 2005
20 mai 2007
Les battes de la Bastille
Aux voitures brûlées ont succédé les camionnettes des vitriers, garées en double file. Quelques jours après les violents incidents du quartier de la Bastille, les stigmates des nuits d' émeutes demeurent. Rue de Lyon, devant une carcasse de moto dévorée par le feu, un groupe de "jeunes" scande en pleine journée: « Sarko nazi! Bandes de nazis! »
Tout au long de l'artère, des dizaines d ouvriers s'affairent pour réparer les vitrines des commerçants, fracassées par des impacts de pierres et de boules de pétanque. Beaucoup de boutiques sont fermées, protégées par des palissades. D'autres ont eu recours au système D pour rester ouvertes: panneaux de bois cachant les devantures brisées, scotch et ficelles pour empêcher les enseignes de s' effondrer. Des centaines de tags s'affichent sur les murs, les magasins, l'Opéra Bastille, et même jusqu'à la colonne de Juillet, symbole des Trois Glorieuses : "Sarkonazy","grève générale", "anarchie", "je baise la France", "insurrection","Bastille 1789-2007"...
Tout a commencé au soir du 6 mai. Quelques milliers d'anarchistes, de trotskistes, de militants socialistes déçus, puis de casseurs, investissent la place de la Bastille. Refoulés par la police, ils dévastent tout sur leur passage dans les rues alentours. Et d'abord les "symboles du capitalisme" : banques et distributeurs de billets incendiés, magasins saccagés. ..Mais aussi des symboles de l'État, comme l' ANPE Voltaire, criblée d'impacts de projectiles.
Les casseurs se sont aussi mués en pilleurs. En témoigne le sac du siège de l'association La Voix de l' enfant autiste, qui vient en aide aux enfants autistes et à leurs familles. En plus des vitres brisées, des dossiers détruits et des meubles fracassés, tout le matériel informatique a été volé : ordinateurs, imprimantes, caméras, vidéo-projecteurs, lecteurs DVD, ainsi que le matériel destiné à l'éveil et au suivi des enfants.
«C'est une catastrophe morale et financière. Nos bénévoles ne peuvent plus travailler. Nous évaluons les dégâts à 22 700 euros. Le pire, c'est que l' assurance ne couvre pas les déprédations causées par les manifestations. Et nous ne touchons aucune aide de l'État, explique M'Hammed Sajidi, le président de l'association. Des années de travail ont été anéanties en quelques heures, c'est un coup durpour notre association. Je m'interroge, ajoute-t-il, car dans notre rue, nous sommes les seuls à avoir été touchés. Je pense que nous avons été visés par des gens organisés. Ce vol a certainement été prémédité. » Coïncidence ? Quelques jours plus tard, un autre local de La Voix de l'enfant autiste a été couvert de signes sataniques…
« Dans les cinq dernières semaines, les ventes de boules de pétanque ont augmenté de 70 % en région parisienne par rapport à l' année dernière, à la même période, constate Philippe Dourcy, responsable de la communication des magasins de sport Décathlon. Avec une telle augmentation, on peut présumer que leur utilisation n'a pas été seulement sportive. ..» Idem pour les battes de base-ball, clubs de golf et crosses de hockey, dont les ventes se sont envolées !
C'est dans la rue de Lyon que les dégâts sont les plus impressionnants. L'Opéra Bastille est tagué d'une prose peu poétique. Ses vitres explosées. Plus loin, des vandales se sont acharnés sur les baies vitrées d'une concession Peugeot. « Ils ont vraisemblablement tenté de s'introduire dans le magasin, mais en vain », explique Arthur, commercial, les yeux rivés sur les dizaines d'impacts de projectiles criblant la vitrine. Cafés, banques, boulangeries, salons de coiffure, et même sex -shops, tous ont subi "la colère" des manifestants.
A la Grande Pharmacie du Départ, des photos, souvenirs du saccage, sont affichées aux murs. Dans la nuit du 6 au 7, des pilleurs se sont attaqués à l'officine, volant et détruisant tout sur leur passage. Les photographies prises par le pharmacien sont apocalyptiques : boîtes de médicaments, bris de verre, pilules déversées par milliers dans le caniveau, au milieu de voitures renversées ou incendiées. Un champ de bataille. « Je suis arrivé sur les lieux à une heure du matin, prévenu par un voisin, relate Francis, le propriétaire de la pharmacie. J'ai alors découvert mon officine détruite, les médicaments déversés dans la rue, les placards et les présentoirs à terre, les écrans volés, mon imprimante explosée…Ils se sont introduits dans la pharmacie et ont absolument tout saccagé. »
Ce pillage a été filmé par des équipes de télévision. Il a été visionné par des milliers d'internautes sur le site daily-motion. « Il y a eu plusieurs vagues: la première constituée de manifestants et de badauds. Puis une vague de casseurs qui a ouvert la voie à des pilleurs parfaitement organisés. J'ai bien peur que cette manifestation n'ait été qu'un prétexte. »Bilan : 10 000 euros rien qu'en miroiterie et 6 000 pour remplacer le matériel informatique. Quant aux médicaments volés, déversés ou inutiliables, le désastre est tel que Francis ne parvient toujours pas à le chiffrer. A l'image des commerçants pris pour cible,il va devoir tout reconstruire.
CECILE MORTREUIL
“Les anars se sont fâchés, ça a pas mal frité”
« Pour les sans-papiers, contre Sarko et le Medef, il faut être là ! On va bloquer les facs une par une. » « Appel à manifester le 16 mai lors du sacre de Sarko ! » Les étudiants d’extrême gauche n’ont pas attendu longtemps, après la victoire de Nicolas Sarkozy, pour montrer leur visage contestataire et violent. L’occupation de la faculté de Tolbiac a tourné court, mais elle a donné lieu à plusieurs incidents. « Ça a pas mal frité. Certains jeunes voulaient passer leurs examens. Alors, les anars de la CNT se sont fâchés. C’était sporadique, mais ça a tapé », assure Charles, agent de sécurité, une main sur la grille et les clés dans l’autre.
Le 10 mai, le site universitaire de Tolbiac (XIIIe arrondissement de Paris) est fermé pour la journée par décision de la présidence de l’université de Paris-I. La veille, quelques échauffourées ont eu lieu et, la nuit même, une poignée d’étudiants a campé sur place pour bloquer l’accès. Sur les lieux, seul l’amphi N est encore accessible. Une centaine d’irréductibles y tient une assemblée générale pour essayer d’organiser le mouvement naissant. Sur les murs, une banderole : “La fac n’est pas à vendre”. Les étudiants assis sur les tables essaient de débattre en fumant des joints. La Fédération syndicale étudiante (FSE) appelle à une manifestation digne du CPE, tout en sachant que ni l’Unef ni les partis de gauche ne soutiendront cette action. La plupart des étudiants se méfient de la presse et les caméras sont priées de sortir : « Médias, collabos ! » Certains, moins radicaux, sont venus pour voter la reprise des examens. Ils condamnent la violence qui a cours dans l’établissement. « Les anars sont souvent à Tolbiac. Ce sont toujours les mêmes, rarement des étudiants d’ailleurs. Le président de Paris-I a l’habitude. Il a bien fait de tout fermer, ça évite plus de violence », estime Romain, 23 ans.
Dehors, les agents de sécurité déplorent les dégâts : « Pour l’instant, c’est kif-kif avec le CPE. Il y a des chaises un peu partout, beaucoup de graffitis… Par contre, il n’y a pas eu de jets de pierres comme l’année dernière. Ça va vite s’essouffler leur truc. C’est juste une petite crise passionnelle contre Sarkozy. Ils font trop de cauchemars, ces gosses ! », conclut Julien. Bien vu : dès le 11 mai, les examens reprennent après un vote à main levée. Pour les “anars”, ce n’est que partie remise.
Ces articles sont tirés du site du magazine Valeurs actuelles. Pour retrouver le second:
http://www.valeursactuelles.com/magazine/france/index.php?num=3677&position=4&nb=5
20 novembre 2006
Article de Claude Allègre paru dans Le Monde en octobre 2006
A-t-on le droit d'émettre des doutes sur une théorie scientifique"officielle", estampillée par les médias et les politiques ? A partir des années 1980, un groupe de scientifiques a défendu l'idée que l'augmentation de la teneur en gaz carbonique dans l'atmosphère allait conduire à un réchauffement généralisé du climat de la Terre, à partir d'un mécanisme physique bien connu, l'effet de serre. C'est-à-dire l'absorption par certaines molécules, dont le CO2, mais aussi l'eau et le méthane, des rayons infrarouges émis par la Terre chauffée par le Soleil. Ce groupe de scientifiques s'est organisé à l'échelon international sous l'égide des Nations-Unies pour rédiger des rapports officiels et promouvoir la recherche en climatologie. Sous-jacente à cette démarche, l'idée que l'homme est coupable et que nous courons à la catastrophe planétaire.
Aujourd'hui, la climatologie est devenue une science à la mode, et ses budgets de recherche ont été multipliés par des facteurs importants (sans doute presque 10 aux Etats-Unis). Du point de vue médiatique et politique, cette théorie est devenue pourcertains une certitude, une vérité incontestable. L'idée de réunir des experts pour connaître l'état de la science et permettre ensuite aux politiques de décider paraît logique.Malheureusement, lorsqu'on se trouve dans un domaine où la science est en pleine évolution, où les découvertes se succèdent, où rien n'est simple, les interprétations sont variées, et variables. La"vérité" scientifique - si tant est que cette expression ait un sens- ne s'établit que petit à petit, disons après une génération. La science est un processus de démocratie différée !
Or, aujourd'hui, on assiste à la mise en place d'un consensus s'appliquant à tout, à tous, et tout de suite! Tous les quatre ans, un premier panel international de scientifiques réalise un premier rapport. Celui-ci est transmis à un second panel composé de représentants des gouvernements (certains sont scientifiques, d'autres non) qui établit le consensus sur un scénario. Le premier rapport, très volumineux, contient des points devue assez nuancés, mais il n'est guère lu. C'est le second rapport, plus court, plus politique, plus affirmatif, qui devient de fait la vérité officielle. On imagine les effets de la même procédure appliquée aux OGM ou aux cellules souches! Cette manière de faire ressemble à celle qui eut lieu autrefois dans certains régimes et qu'on ne veut pas revoir dans le monde libre. L'épisode actuel n'est qu'une petite manifestation de cette pratique de dictature intellectuelle. On nous dit que 99 % des scientifiques sont d'accord ! C'est faux. Quatre-vingts scientifiques canadiens, dont beaucoup de spécialistes du climat, ont écrit au premier ministre pour le mettre en garde contre le prétendu consensus. En France, des scientifiques et ingénieurs m'écrivent pour dire que, mettant en doute la véritéofficielle, ils ont été empêchés de s'exprimer. Enfin, l'article publié dans le Wall Street Journal du 12 avril, "Climat de peur",écrit par l'un des plus grands météorologues mondiaux, professeur au MIT, Richard Lindzen, raconte comment des scientifiques de talent ont perdu leur poste pour avoir contesté la vérité officielle, et comment d'autres ont perdu leurs moyens de recherche. Il ne parle pas de la campagne de calomnie que l'on a orchestrée pour le salir, l'accusant d'être à la solde des compagnies pétrolières, ce qui est infâme !
Heureusement, en France, on n'en est pas encore là ! Alors pourquoi ces réactions violentes face à mes doutes et mes questions ? Ces mêmes attaques que la médecine développait contre le chimiste Pasteur, ou que les géologues développaient contre le climatologue Wegener ! La raison de tout ce tintamarre est la peur. Car plus les recherches climatologiques avancent, plus la vérité officielle apparaît fragile.L'eau est le principal agent de l'effet de serre, 80 fois plus abondant que le CO2 dans l'atmosphère, or on arrive difficilement à modéliser le cycle de l'eau, notamment parce qu'il est difficile de modéliser les nuages, de déterminer la proportion de cirrus (qui contribuent à réchauffer) et celle de stratus (qui refroidissent). Le rôle des poussières naturelles, industrielles et agricoles est également mal compris, notamment dans la nucléation des nuages. De la même façon, on constate que les teneurs en composés soufrés dansl'atmosphère ont décru depuis trente ans, mais on connaît mal leur rôle, alors qu'ils sont des agents potentiels de refroidissement. Il apparaît aussi que le rôle du Soleil a été sous-estimé. Sans parler des effets possibles du rayonnement cosmique galactique, comme viennent de le proposer, avec expériences à l'appui, des scientifiques danois. Mon collègue Le Treut lui-même soulignait dans son discours devant les cinq Académies (Le Monde du 25 octobre) combien les modèles étaient entachés d'incertitudes.
Ce qui est positif dans tout cela, c'est que l'Académie des sciences va organiser un débat contradictoire sur le sujet. Pour la première fois, il sera possiblede comparer les opinions des uns et des autres. Ce débat entre scientifiques, et devant les autres membres de l'Académie, permettra dans la sérénité, d'établir non pas la vérité, mais l'état des lieux. Ensuite, publication à l'appui, chacun pourra juger. J'ai connu des combats semblables lorsque, avec quelques collègues,je défendais la théorie de la tectonique des plaques, en France, audébut des années 1970, face à une communauté scientifique majoritairement hostile. Je fus calomnié, accusé par certains d'être un agent de la CIA chargé de propager une théorie américaine d'autant plus qu'en même temps j'incitais les Français à publier en anglais dans les revues internationales! Plus tard, j'ai défendu le rôle indispensable des observatoires volcanologiques pour prévoir les éruptions, plutôt que le secours des "gourous". J'ai mené d'autres combats dans ma spécialité, souvent seul ou presque, critiqué un jour, honoré dix ans après. J'ai donc une certaine habitude de lutter contre les majorités et de m'opposer aux "consensus", et je sais qu'historiquement la science n'a fait de grand progrès qu'à travers de grands débats. Je sais aussi que je peux avoir tort, et je n'aurai dans ce cas aucune peine à changer d'avis, mais je suis sûr que le doute est par essence porteur de progrès.
Mais que personne ne se méprenne, je ne suis nullement un défenseur du productivisme. Je sais que l'homme malmène la planète, je sais que l'eau est un problème, que le CO2 acidifie l'océan, que la biodiversité est menacée, qu'il faut modifier nos pratiques, économiser la planète, respecter la Nature. Je dis, simplement, ne nous trompons pas de combat et prenons les mesures appropriées. Je revendique haut et fort l'écologie réparatrice par opposition à l'écologie dénonciatrice. Pour pratiquer la première, il faut séparerles problèmes et les résoudre un à un. Comme on l'a fait pour le plomb dans l'atmosphère, les chlorofluorocarbones pour la couche d'ozone, les composés soufrés pour les pluies acides, etc. Dansl'écologie dénonciatrice, on mélange tout : le réchauffement climatique, la biodiversité, la pollution des villes, la population mondiale, l'assèchement de la mer d'Aral, etc. Avec comme résultat de susciter la peur... et de ne finalement rien résoudre, écrasé parl'immensité des défis.
Claude Allègre
13 septembre 2006
Alain Rey attaqué
POLÉMIQUE
Attaqué par une association pour sa définition au mot « colonisation », Alain Rey, le lexicologue responsable du « Petit Robert » riposte.
Le Conseil représentatif des associations noires de France (Cran), suivi par le Mrap, a demandé au Petit Robert de retirer les 170 000 exemplaires de son édition 2007 pour sa définition du mot "colonisation" : " Mise en valeur; exploitation des pays devenus colonies » (nos éditions du 6 septembre). Les deux associations considèrent que l'ouvrage soulignerait le rôle positif de la colonisation. Alain Rey, linguiste, lexicologue et philosophe du langage, qui a conçu et dirigé la rédaction du Robert, s'insurge contre cette accusation. Il vient de recevoir le soutien de Claude Ribbe,responsable de la commission culture du collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais, membre de la commission nationale consultative des droits
de l'homme.
LE FIGARO. -Comprenez-vous cette polémique autour de la définition du mot «colonisation » ?
Alain REY. -Je comprends qu'un mot soit dangereux à manipuler. Notamment les définitions des termes « race », « racisme », « esclavage », « antisémitisme »et bien sûr « colonie »ou
« colonisation »... Mais le procès, intenté au Petit Robert, dont la réputation idéologique n'est plus à faire, se révèle totalement injuste. Il est le signe d'une inculture économique totale de la part de ses détracteurs. Le Cran nous reproche l'expression de « mise en valeur ».
Ils confondent la valeur économique et la valeur morale. Parler de colonisation -processus historique -n'est pas faire l'apologie du colonialisme –qui est une attitude -, mot que nous
avons ainsi clairement défini : « Système politique préconisant l'occupation et l'exploitation de territoires dans l'intérêt du pays colonisateur. »Il y a quelques années, nous avons pris la précaution d'y adjoindre le terme « exploitation » pour éviter ce type de quiproquo.
Le Mrap et le Cran vous ont-ils contacté avant de lancer leur campagne ?
Pas du tout. Il s'agit avant tout d'une instrumentalisation à des fins médiatiques. Ce n'est
pas honnête d'extraire trois mots d'une définition qui renvoie à d'autres termes, de monter une
polémique et de demander le retrait d'un ouvrage qui contient 25 millions de signes. La motivation principale est de faire parler de soi. Je rappelle aussi que ce mot apparaît tel
quel depuis 1967. Un dictionnaire n'est pas une plateforme de débat idéologique. C'est un travail de près de quarante ans, réalisé avec une trentaine de personnes (des linguistes, des historiens, des scientifiques), toutes averties de l'impact d'une définition d'un mot. Ce n'est pas un travail subjectif ni un livre d'opinion. Cette polémique ne rend pas service à ces
personnes dont je partage les idées.
Durant treize ans, dans vos chroniques quotidiennes sur France Inter, vous avez donné
une dimension politique et sociale aux mots...
Oul Je suis conscient que les mots ont un impact affectif, social et idéologique. Et j'accorde à
chacun le droit de faire son propre dictionnaire, de dire sa manière d'envisager les mots.
Faut-il retirer l'expression « mise en valeur » de la définition dans la prochaine édition du Robert 7
Je ne sais pas. Nous allons réfléchir.
N'est-ce pas céder au politiquement correct ?
Sans doute. Mais un renvoi à la définition de « valeur » est sans doute nécessaire. Peut-être, pour plus de précision, préconiserais-je aussi d'y ajouter une citation d'Aimé Césaire tirée de son Discours sur le colonialisme.
Propos recueillis par
MOHAMMED AJSSAOUI et MARIE-CHRISTINE TABET
Cette interview est parue dans Le Figaro du Vendredi 8 septembre 2006
sous le titre: AlainRey: "Un dictionnaire ne fait pas d'idéologie"
02 mai 2006
Contre la discrimination par le logement social
Personne n'aime voir des gens pauvres vivoter dans des taudis insalubres. Toutefois, si l'expérience des cinquante dernières années nous enseigne quelque chose, c'est que la construction massive de HLM n'a fait qu'empirer la dégradation urbaine et l'isolement des couches les plus pauvres de la société.
Les HLM et la destruction du tissu social
L'argumentaire des supporters du logement social a toujours été d'une simplicité déconcertante. En bref, nos villes abritent des gens trop pauvres pour défrayer le coût d'un logement convenable. De plus, il n'existe pas suffisamment de logements abordables pour répondre à la demande. Pire encore, l'offre supplémentaire de logements ne correspond pas nécessairement aux ressources des candidats locataires, car les promoteurs privés ne veulent pas investir dans une clientèle à risque. Pour toutes ces raisons, des subventions publiques pour les gens qui ne peuvent pas se loger par l'entremise du secteur privé seront toujours nécessaires. Une société compatissante doit donc corriger ces « défaillances du marché » en fournissant un habitat de qualité pour ses citoyens les plus démunis.
Armés de grandes théories sur l'efficacité de la planification urbaine centralisée et de subventions considérables, plusieurs intervenants américains entreprendront donc au lendemain de la Seconde Guerre mondiale de refaire la trame des grandes villes de leur pays. En l'espace de quelques années, des quartiers pauvres seront complètement démolis et remplacés par d'immenses complexes de HLM. Le résultat fut tout simplement désastreux. La théoricienne urbaine Jane Jacobs a bien résumé le problème dans son classique The Death and Life of Great American Cities en 1961:
« À New York, dans le quartier de East Harlem, un complexe de logements comporte une pelouse rectangulaire particulièrement voyante devenue l'objet de la haine des locataires. Une assistante sociale fréquemment sur place fut étonnée de constater que le sujet de la pelouse revenait très souvent au cours de ses entretiens avec les locataires. [...] Ils se montraient très dédaigneux à l'égard de cette pelouse, et très désireux de la voir disparaître. Lorsqu'elle demandait pourquoi, la réponse habituelle était: « Est-ce que cela sert à quelque chose? » ou bien « Qui en a besoin? » Finalement, un jour, une locataire, plus explicite que les autres lui fit la déclaration suivante: « Lorsqu'on a construit ces immeubles, personne ne s'est soucié de savoir ce que nous voulions. Ils ont démoli nos maisons, nous ont forcés à rester ici et ont forcé nos amis à s'en aller. Il n'y a pas d'endroit par ici où l'on puisse prendre une tasse de café ou acheter le journal, ou encore emprunter cinquante cents. Personne ne s'est soucié de nos besoins. Mais les gros bonnets viennent voir ce gazon et disent: "N'est-ce pas merveilleux! Maintenant les pauvres ont tout ce qu'il leur faut."(1) »
Comme le remarque Jacobs, le principal résultat des programmes de HLM dans les villes d'Amérique a été de remplacer des quartiers pauvres mais sécuritaires et dotés d'institutions sociales de toute sorte, par de mornes méga-édifices rapidement transformés en foyers de vandalisme et de délinquance, générateurs d'une situation bien pire que celle qui existait auparavant. Une fois ces foyers de criminalité bien implantés, la dégradation des quartiers avoisinants n'a le plus souvent été que l'affaire de quelques années.
La situation est particulièrement horrible dans ma ville d'adoption, Baltimore. La métropole du Maryland a en effet été l'un des endroits où le zèle réformateur a été particulièrement important. On a donc, comme partout ailleurs en Amérique, rasé des quartiers complets et construit de grands ensembles de HLM pour bénéficier des subventions fédérales. Le résultat ne s'est pas fait attendre. Des quartiers entiers sont aujourd'hui dans un état de délabrement qu'un Montréalais peut à peine imaginer. Des pans entiers du stock de logement privé ont été abandonnés.
Les institutions qui n'ont pas quitté ces quartiers, comme par exemple l'Université Johns Hopkins, dépensent aujourd'hui plusieurs millions de dollars pour se protéger de la criminalité avoisinante. Pire que tout, on a créé de toute pièce une « underclass » de citoyens que l'on ne veut tout simplement pas avoir comme voisins, même si, comme moi, on préfère la vie en ville. Avant de me faire accoler nombre d'épithètes disgracieuses par nos lecteurs socialistes, j'aimerais bien savoir combien d'entre eux aimeraient loger à côté d'un Taco Bell où l'on a installé des vitres pare-balles d'un pouce d'épais pour séparer les clients des employés. C'est pourtant le cas à moins de 10 minutes à pied de mon bureau, un quartier qui compte plusieurs édifices intéressants du début du siècle et où j'aimerais bien résider si la situation était un peu plus sécuritaire.
L'exception montréalaise
On me répondra sans doute que la situation montréalaise n'a rien à voir avec celle des villes américaines et que quelques HLM de plus n'y feraient pas beaucoup de différence. Il est vrai que Montréal n'a pas connu les problèmes de discrimination raciale de Baltimore. D'un autre côté, il faut reconnaître que la qualité de vie montréalaise s'explique aujourd'hui en bonne partie par l'opposition constante du maire Drapeau aux grands projets de logements sociaux et par sa politique très libérale en matière d'aménagement urbain. En fait, outre les habitations Jeanne-Mance en face du Cégep du Vieux-Montréal, la ville ne comporte à peu près aucun ensemble de HLM d'importance.
Ce n'est toutefois pas en construisant plusieurs petits HLM sans intérêt que l'on résoudra de façon durable les problèmes des plus démunis, car on ne fera que les inciter à demeurer pauvres pour ne pas perdre leur logement subventionné. Si l'on veut vraiment aider nos concitoyens moins fortunés à mieux se loger et éviter la ségrégation sociale permanente, force est de reconnaître que les HLM ne sont pas la solution. On devrait plutôt commencer à déréglementer complètement la construction, à revoir les réglementations de zonage qui découragent la rénovation d'anciens édifices et à couper dans le gras des administrations publiques afin de pouvoir réduire les taxes et les impôts. De cette façon, plusieurs quartiers moins prisés prendront éventuellement de la valeur, ce qui incitera des individus issus de milieux plus favorisés à aller y vivre.
Pierre Desrochers
Professeur à l’Université Johns Hopkins de Baltimore
1. Jane Jacobs, Déclin et survie des grandes villes américaines, Paris, Mardaga, 1991, p. 28 (édition originale: The Death and Life of Great American Cities, Random House, 1961). >>
Article extrait du site internet: Le Québécois libre, dont le lien figure dans Vent d'Auvergne.
